Le sultan Salim II Al Maduwa et sa contestation de la cession de Mayotte
« Le sultan Andrinantsouly a pris le pouvoir et usurpé notre autorité sur l’île [de Mayotte]. Il a donné notre île aux Français. Ceux-ci ont menacé de nous faire la guerre. » (Sultan Salim à la reine Victoria, 10 septembre 1841 / 23 rajab 1257.)
« INSTRUCTION SECRÈTE POUR LA PRISE DE POSSESSION DE MAYOTTE
Il y a lieu de mentionner ici l’instruction secrète pour la prise de possession de Mayotte, en date du 16 février 1843, adressée par l’amiral Roussin, ministre de la Marine et des Colonies, au contre-amiral Bazoche, gouverneur de l’île Bourbon, texte qui peut être consulté au dépôt des archives d’Aix-en-Provence : A.N.S.O.M., Correspondance générale, vol. 199.
L’instruction secrète précisait qu’au cas où les Anglais s’installeraient à Mayotte entre la ratification du traité de cession, en date du 10 février 1843, et la prise de possession de l’île, qui interviendra le 13 juin 1843, la France invoquerait l’antériorité des droits fondés sur le traité du 25 avril 1841. Toutefois, pour le cas où les Anglais se montreraient inflexibles, il conviendrait alors de se retirer en évitant tout incident, mais après avoir émis une protestation officielle. »
« Lorsque le gouverneur de Bourbon, Bazoche, charge Favin-Lévêque (et Protet) d’une mission confidentielle à Ndzouani, il n’a pas encore eu connaissance de l’ordonnance royale du 29 août 1843 détachant les petites îles du gouvernement de Bourbon. Poursuivant la politique interventionniste de De Hell et, dans l’élan de l’occupation de Maoré, il s’intéresse aussitôt aux autres Comores. Favin doit ainsi obtenir la renonciation écrite du sultan Salim II à ses “droits” sur Mayotte, mais aussi son acceptation d’un projet français de construction d’un “hôpital” à Ndzouani. En effet, pour Bazoche (11 août 1843) : “Il importe à notre établissement de Mayotte qu’aucune puissance rivale ou ennemie ne vienne s’emparer des îles voisines ou nous y susciter des embarras […] Il est [d’ailleurs] à désirer que le groupe des Comores dépende politiquement de la France.” À son passage à Maoré, Favin reçoit du commandant Passot le traité reconstitué par Oumar Aboubakari. »
« Le qadi Oumar rédigea donc la lettre, la plia et la remit à M. Passot. Celui-ci convoqua le nommé Seyid Omar, fils de S. Hassani, fils du sultan Mwe-Fani, et lui dit : “Vous accompagnerez M. Protet à bord de ce navire et vous vous rendrez chez le sultan Salim. Vous ferez valoir notre point de vue à ses yeux, de manière à ce que, de sa propre main, il reconnaisse pour véridique le document rédigé par le qadi Oumar. Si vous réussissez dans votre mission, cela vous vaudra auprès du roi de France et de nous-mêmes une haute considération.”
À Ndzouani, le sultan Salim refusa de contresigner ce document, ce qui provoqua la colère de M. Protet. Saïd Omar lui demanda de faire preuve de patience et de s’éloigner quelque temps, afin que lui-même pût conseiller le sultan et l’amener à signer l’acte. M. Protet accepta et lui laissa un délai de trois jours.
Saïd Omar entra d’abord en relation avec les Grands de Ndzouani, qui acceptèrent de l’aider dans sa mission auprès du sultan Salim. Ensemble, ils se rendirent chez celui-ci et réussirent à le convaincre. Le sultan apposa donc sa signature sur le document écrit par le qadi Oumar et reconnut ainsi l’authenticité des faits qui s’y trouvaient mentionnés, à savoir que la souveraineté sur le pays de Maoré devait revenir à ses habitants, maintenant que le sultan Abdallah et son fils, le sultan notre commandant Desfossés et le sultan d’Anjouan, Alawi, étaient morts.
Protet retourna à Maoré et remit le document à M. Passot. Ce furent là les dernières tractations entre le qadi Oumar, Saïd Omar et les autorités françaises. »
« L’épisode de la mission Favin-Lévêque à Ndzouani met aux prises trois projets majeurs (celui de la France, celui de Salim II et celui de la Grande-Bretagne) et plusieurs desseins mineurs (ceux de Saïd Hamza et de Saïd Omar, notamment). Les agents locaux de l’autorité française se trouvent en position de force du fait qu’ils occupent déjà une Comore.
Ministre Roussin (16 février 1843) :
“L’occupation de Mayotte nous mettra mieux à même de surveiller les entreprises qu’une autre nation formerait […]”
— et du fait qu’ils peuvent menacer Salim II de favoriser le retour au pouvoir de son rival Saïd Hamza.
Gouverneur Bazoche à Passot (27 mai 1843) :
“Vous ferez sentir au sultan d’Anjouan que, dans la position précaire où il se trouve, son intérêt est de courtiser notre alliance, afin que nous ne prenions pas en main la cause de son compétiteur.”
Pour que Salim n’ait pas le moindre doute à cet égard, Bazoche fait coïncider le retour de Saïd Hamza à Ndzouani (26 septembre 1843) et le séjour dans l’île de Favin-Lévêque en mission (du 18 au 22 septembre). Dans ses instructions confidentielles du 11 août, il précise :
“Vous ne laisserez pas ignorer au sultan Salim, s’il avait la folie de repousser ces propositions, que, décidé à détruire toute cause de trouble et à établir un système qui puisse garantir le maintien de la paix […] dans les îles Comores, je vous ai chargé de prendre des mesures pour consulter le vœu des populations en faveur de Saïd Hamza.”
Salim, de son côté, peut en principe se targuer de l’appui des Britanniques. Mais ces derniers ont également opté pour le retour de Saïd Hamza et de ses partisans, qui leur sont à charge à Maurice. De plus, ils manifestent une combativité bien moindre sur ce terrain comorien, dans le cadre de leur politique générale dans le sud-ouest de l’océan Indien. »
« Finalement, après des tractations, des calculs et des atermoiements, le sultan Salim consent, à Mutsamudu, le 19 septembre 1843, à signer, en présence de F. Favin-Lévêque (commandant de l’“Héroïne”) et de L. Protet (commandant du “Colibri”), un acte par lequel il déclare renoncer à ses revendications sur Maoré :
“Nous reconnaissons […] comme une chose juste et vraie que, depuis la mort du sultan Alawi II, les sultans d’Anjouan n’ont aucune espèce de droits à faire valoir sur l’île de Mayotte et que ses habitants étaient libres d’en disposer selon leur volonté.”
En retour, le sultan Salim se voit remettre, le 22 septembre 1843, une lettre par laquelle Favin-Lévêque, au nom des autorités françaises, le reconnaît comme “sultan légitime d’Anjouan”. Si les Français, à l’instar du gouverneur Bazoche, croient pouvoir exulter, le 28 novembre 1843 — “Le sultan d’Anjouan a été contraint de reconnaître l’authenticité du traité trouvé dans les archives de Mayotte. […] Notre possession est désormais à l’abri de toute contestation” —, Salim a cédé, en fait, moins qu’il n’y paraît : il n’a pas accepté l’installation des Français à demeure dans l’île et n’a pas revêtu de son sceau royal l’acte de renonciation. En outre, le droit islamique confère beaucoup moins de valeur à un document écrit que ne le fait le droit romain… Les Français, sans le savoir, se sont donc engagés vis-à-vis de leur propre législation beaucoup plus que lui ne l’a fait relativement à la sienne… Dans cette tractation qui a échappé au contrôle des Britanniques, le vrai dindon de la farce sera Saïd Hamza, qui était, il est vrai, en position de faiblesse et sera à nouveau chassé de Ndzouani, en novembre 1843, peu de temps après son retour…
L’ensemble de l’intrigue est évoqué par Saïd Omar Saïd Hassani (dans H.P.M., 1850) : “Saïd Omar promit au gouverneur (Bazoche) que, s’il laissait Anjouan tranquille et Salim possesseur de sa conquête, sans verser de sang, il se chargeait de faire signer [par] Salim l’acte de cession à la France de l’île de Mayotte. Le gouverneur de Bourbon consentit aux propositions de Saïd Omar.
L’Héroïne, accompagnée du Colibri, porta Saïd Omar à Anjouan. En passant, elle toucha à Mayotte, où M. Passot […] remit à Saïd Omar l’acte de donation que Salim devait [contre-]signer. À leur arrivée à Anjouan, Saïd Omar et M. Favin-Lévêque présentèrent à Salim l’acte. […] [Le sultan] refusa d’abord obstinément de le [signer] parce que Mayotte lui était d’un grand secours. Ensuite, il fit observer que la pièce qu’on lui présentait à signer (le traité reconstitué par le qadi Oumar Aboubakari) n’avait pas de date et n’était nullement conforme à l’original. Pour vaincre l’obstination du sultan, Saïd Omar lui représenta : 1° qu’il avait donné [aux Français] sa parole comme envoyé et chargé de pouvoir ; 2° que ce n’avait été qu’à cette condition que la France avait laissé Saïd Hamza de côté et fait tomber ses prétentions au trône ; 3° qu’il pouvait attendre aide et protection de la France pour son règne.
C’est à ces raisons que Salim se rendit et [contre-]signa, non sans peine, la cession à la France.
Saïd Omar, pour plus de sûreté, fit signer aussi Saïd Atoumani et Saïd Bakari, frères du roi. Il remit ensuite cette pièce signée à M. Favin-Lévêque, qui l’expédia à Mayotte par le Colibri.” » Kana-Hazi
Les archives révèlent déjà toute la doctrine française : occuper Mayotte pour surveiller les entreprises britanniques, empêcher une puissance rivale de prendre pied dans les îles voisines et, idéalement, placer l’ensemble des Comores dans l’orbite française. Dès 1843, Mayotte est pensée comme un point d’appui dans un système régional.
Cette photo, travaillée par une IA, par Karim Said Abdallah Ibrahim Halifa, est issue d’un portrait réalisé en 1846 par L. Lebreton. On y voit une « Entrevue entre le commandant Desfossés et le sultan d’Anjouan Salim II, en 1846. Dessin de Janet-Lange d’après un dessin fait à Anjouan par L. Lebreton. »
Le contexte de l’exécution de ce portrait est le suivant : « Le 1er février 1846, le commandant de la station navale française et du “Crocodile”, Romain-Desfossés, vient conférer avec le sultan Salim II et nouer avec lui des relations normalisées.
Le 29 octobre 1846, P. Passot et le sultan de Ndzouani Salim II signaient un accord sur les conditions d’engagement des travailleurs ndzouani (souvent des esclaves) sur les plantations de Maoré. »
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Image : photo travaillée par une IA, par Karim Said Abdallah Ibrahim Halifa, d’après un portrait datant de 1846.
Source : Kana-Hazi, Djahazi 02, 1997
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