L’ombre de l’oubli : La résistance écrasée du Sultan Thibe Musa-Fumo :
Au lendemain du règne du Sultan Idarous ibn Alawi Al Ahdali à Domoni, l’histoire du Sultanat d’Anjouan connut une transition marquée par l’ascension d’Abdallah Ier Al Masela. Initialement Premier ministre sous le Sultan Ahmad Al Ahal Abubakr ibn Salim de Domoni, Abdallah exerçait en parallèle la fonction de gouverneur de Mutsamudu, alors centre économique florissant de l’archipel comorien. Ce rôle stratégique lui permit de consolider ses appuis au sein des élites locales et de se forger une légitimité populaire avant d’aspirer au trône.
En 1792, après le décès du Sultan Ahmad (1743-1792), Abdallah Ier accéda au trône par voie de consensus. Un traité de paix fut signé pour mettre fin aux conflits fratricides entre les citadins de Mutsamudu et de Domoni. Son règne, qui s’étendit jusqu’en 1803, fut marqué par une modernisation sans précédent du sultanat. Il fortifia la muraille d’enceinte de Mutsamudu, acheva la construction de sa citadelle et lança plusieurs projets d’infrastructure visant à renforcer l’autonomie économique du sultanat. Il fit faciliter le commerce maritime et établit des relations diplomatiques avec des royaumes voisins, y compris Zanzibar et les puissances européennes.
Mais son apport le plus révolutionnaire réside dans la rédaction d’une loi fondamentale, fruit d’assises regroupant les dignitaires d’Anjouan et de ses États vassaux, Mayotte et Mohéli. Cette loi mit fin à la transmission héréditaire du pouvoir en instaurant une monarchie élective et consensuelle. Désormais, l’accession au trône s’effectuait par élection ou consultation, garantissant ainsi une stabilité politique fondée sur le consensus plutôt que sur la simple filiation. Cette réforme allait même jusqu’à prévoir l’abdication du régnant de son vivant, une mesure audacieuse qui assura un transfert de pouvoir sans violence. Cette décision fut maintenue, un acte réfléchi qui ouvrit la voie à une gouvernance plus inclusive. Cependant, cette réforme, bien que saluée par certains, engendra aussi des tensions internes, car elle remettait en question les traditions séculaires et les droits des familles nobles.
Dans un contexte où les razzias malgaches, fomentées par le Sultanat de Zanzibar, menaçaient l’archipel, Abdallah Ier se rendit en Inde pour acquérir des armes afin de doter son armée d’un arsenal moderne, prêt à résister aux incursions ennemies. Son engagement dans la préservation de la souveraineté anjouanaise fit de lui une figure emblématique du nationalisme avant l’heure. Son désir de renforcer l’indépendance d’Anjouan le conduisit également à entreprendre des réformes fiscales, visant à augmenter les recettes de l’État, sans pour autant alourdir le fardeau des populations.
Sa descendance fut marquée par des alliances stratégiques. Il eut six épouses, parmi lesquelles Alawiya binti Amir Abdallah et Mwana Amina binti Sultan Abubakr Al Ahdali. Cette dernière devint régente après la signature du consensus de paix de Domoni. Leur fille, Mwana Wetru, épousa Alawi Ier Al Shirazi, qui exerça la régence durant l’absence d’Abdallah Ier, parti en Inde.
Cependant, cette double influence familiale donna naissance à des tensions internes. Les deux épouses principales du sultan, Alawiya et Amina, résidant au palais à quelques mètres l’une de l’autre à Guerezani dans l’immeuble princier, se disputèrent sur l’orientation à donner au règne. L’Assemblée anjouanaise (Madjlis) trancha en faveur d’Alawi Ier, qui fut proclamé Sultan d’Anjouan. Cette décision, bien qu’étant un compromis, ne résolut pas les divisions internes et renforça la rivalité entre les partisans d’Alawi Ier et ceux de la lignée d’Alawiya.
Hasan ibn Abdallah Ier Al Masela, fils du Sultan Abdallah Ier et d’Alawiya, revendiqua alors le trône, soutenu par son fils Saïd Omar Hasan Al Masela. Ce dernier, par son ambition, devint une figure charismatique mais aussi divisée, entre l’aspiration à la monarchie et la loyauté envers ses ancêtres.
Alawi Ier Al Shirazi, blessé lors d’un incendie à Mutsamudu, abdiqua en faveur de son fils aîné, Abdallah ibn Alawi Ier Al Shirazi, qui périt plus tard dans la prison de Ramanetaka à Mohéli après avoir tenté de reprendre l’île aux Malgaches. Son fils, Alawi II, dit Alawi Mtiti, lui succéda.
Le frère cadet d’Abdallah II, Hasan, parvint à s’échapper de la prison de Ramanetaka en naviguant sur une frêle pirogue de tronc d’arbre, partant de Tsamiya, à Mohéli, pour rejoindre Bimbini, à Anjouan. À son arrivée, cependant, son neveu Alawi II fit emprisonner Hasan à Fortaleza, à Mutsamudu. Toutefois, grâce à l’intervention des Domoniens et d’autres Anjouanais, il fut libéré et l’Assemblée anjouanaise le proclama Sultan pour rétablir la stabilité du royaume. Ce retour au pouvoir de Hasan en tant que Sultan marqua une nouvelle étape dans les luttes dynastiques qui secouaient Anjouan.
Saïd Omar Hasan Al Masela, fils de Hasan, était ainsi le cousin d’Hasan ibn Alawi Ier Al Shirazi. Pour tempérer ses prétentions au trône, Hasan, devenu Sultan sous le nom de Salim II, le nomma ministre des Affaires étrangères. Saïd Omar Hasan Al Masela épousa une fille du Sultan Ahmad Mwenye Mku de Ngazidja et eut un fils, Saïd Ali. Ce mariage, tout en consolidant les liens avec Ngazidja, augurait de futures querelles de pouvoir.
Saïd Omar Hasan Al Masela incarne l’archétype du traître dont l’aveuglement par l’ambition s’est transformé en un instrument fatal au destin de son propre peuple. Nommé ministre des Affaires étrangères par son cousin Salim II, ce dernier lui avait accordé une confiance qui se révéla un poison fatal. Mais, obnubilé par ses prétentions au trône d’Anjouan et instrumentalisé par la France, il fut complice de la signature scélérate de l’acte de vente illicite de Mayotte par Andriantsoly. Cet acte détruisit la souveraineté anjouanaise sur l’île vassale et ouvrit une brèche irréversible dans la colonisation française de l’archipel.
L’avidité de Saïd Omar Hasan Al Masela fit de lui une marionnette docile entre les mains des autorités coloniales françaises. Son déshonneur s’accentua lorsqu’il se mit au service des Français contre son propre cousin, Salim II. Plutôt que de remplir sa mission diplomatique pour défendre les intérêts d’Anjouan, il fit allégeance aux colons et s’installa à Mayotte, devenant ainsi un levier stratégique dans le processus de colonisation. Son limogeage par Salim II ne fit que renforcer son désir de vengeance et son zèle à servir l’occupant.
De l’autre côté de l’archipel, à Ngazidja, la montée sur le trône de Musa-Fumu Al Nabhani marqua une véritable ligne de défense contre la présence coloniale. Lorsqu’Ahmad Mku, Sultan de Ngazidja, mourut, son petit-fils Saïd Ali ne fut intronisé que sur la principauté de Bambao, car les Wangazidja refusèrent de le voir régner sur toute l’île. Ils le chassèrent plus tard, et il se réfugia à Mayotte, rejoignant son père. Ensemble, ils s’allièrent aux Français dans un complot visant à renverser Musa-Fumu, dernier rempart contre l’envahisseur.
Musa-Fumu Al Nabhani se dressa avec une bravoure inébranlable face aux Français. Il refusait tout dialogue avec eux, rejetait toute idée de traité de protectorat, et opposait une résistance farouche à leur avancée. Tout comme Salim II à Anjouan, il comprenait que la prétendue protection française n’était qu’un prélude à une occupation totale. Face à cette opposition, la France décida de l’éliminer en s’appuyant sur les traîtres Saïd Omar et son fils.
L’invasion de Ngazidja fut un épisode tragique où la trahison et la violence se conjuguèrent. Trois navires de guerre français débarquèrent à Itsandra, accompagnés de plusieurs centaines de soldats français, de réunionnais, de malgaches et de maorais, ainsi que 500 soldats anjouanais fournis par le Prince Salim Ibn Abdallah III Al Maduwa.
L’armée de Musa-Fumu résista avec courage sur les hauteurs de Ntsoudjini, mais les bombardements incessants de l’artillerie française décimèrent une partie de la population et les combattants. La trahison se fit encore plus tangible lorsque Saïd Omar et Saïd Ali participèrent eux-mêmes au débarquement, se rangeant aux côtés de l’envahisseur contre leur propre peuple.
Accablé par les massacres perpétrés sur son peuple, Musa-Fumu Al Nabhani prit une décision tragique : se rendre aux Français, espérant ainsi arrêter l’effusion de sang. Mais au lieu de la clémence attendue, il fut livré à ses ennemis jurés, Saïd Omar et Saïd Ali, qui s’acharnèrent sur lui avec une cruauté indicible.
Emprisonné à Shasha Nyongo, il subit la torture, les tendons de ses pieds furent coupés pour l’empêcher de fuir, et il fut laissé à l’agonie, affamé et meurtri jusqu’à ce que mort s’ensuive. Son supplice fut relaté par sa dernière épouse, Mwana Anziza de Moroni, témoin du martyre d’un Sultan qui, jusqu’au bout, resta debout face à l’oppression.
Ainsi, par la duplicité de Saïd Omar Hasan Al Masela et de son fils, Mayotte fut vendue à la France, Anjouan perdit son autonomie, et Ngazidja sombra dans la colonisation. Musa-Fumu Al Nabhani fut le dernier grand chef de Ngazidja à opposer une résistance farouche à la présence française. Mais si son corps succomba à la traîtrise et à la brutalité coloniale, son courage demeure une légende qui transcende le temps, rappelant que la trahison est souvent l’arme la plus pernicieuse de l’oppresseur.
Dans cette agression barbare, la France, machine impitoyable de guerre coloniale, déploya tous ses moyens pour anéantir l’éveil d’un esprit patriotique qui aurait pu traverser les générations comoriennes à venir. À travers ses méthodes systématiques et calculées, l’occupant chercha à effacer la mémoire même de la souveraineté des îles, asphyxiant toute réminiscence de leur grandeur historique.
Ce n’était pas seulement l’occupation physique qu’elle imposait, mais une tentative de meurtre symbolique, visant à anéantir toute trace de résistance. Les archives, ces témoins silencieux du passé glorieux, furent réduites en cendres. Les écrits, les chroniques des résistant(e)s, ces héritages du courage et de la dignité, furent détruits, brûlés, et voués à l’oubli. Les témoignages des héros de l’indépendance, comme celui de Musa-Fumu Al Nabhani, furent effacés avec une violence aveugle.
Aujourd’hui, retrouver une seule parcelle de ces récits précieux semble une tâche irréalisable. Les chroniques du Sultan Thibe le Caïd, ce bastion de résistance héroïque, ont été englouties dans le silence imposé par le colonisateur, qui, à travers cette éradication systématique, espérait étouffer l’âme même du peuple comorien. Ce sont ces résistances oubliées, ces voix sacrifiées sur l’autel de l’occupation, qui demeurent aujourd’hui des fantômes, hantant les esprits des héritiers de ceux qui se sont battus pour leur liberté.






