BUNARTH, La porte principale de Mroni (Guerezani)

Les Demeures Royales d’Anjouan

Cette porte principale de Mroni, le BUNARTH, se dresse majestueusement devant et entre deux demeures royales, témoignant silencieusement des rivalités dynastiques qui ont façonné l’histoire d’Anjouan.

Palais de Guerezani

À gauche de la photo se dresse le majestueux palais de Guerezani, à deux étages, résidence de Sa Majesté Abdallah 1er Al Masela et de son épouse Bweni Amina, également connue sous le nom d’Alimya. Ce palais symbolise l’union forgée par un pacte de paix historique à Domoni, mettant un terme aux conflits fratricides entre Mutsamudu et Domoni. Par cet accord décisif, Abdallah 1er, alors Premier Ministre et Gouverneur de Mutsamudu, originaire de Domoni, accéda au trône d’Anjouan, scellant ainsi une nouvelle ère pour le royaume.

Le couple royal s’établit au palais de Guerezani, concrétisant la condition du transfert du siège du trône d’Anjouan à Mutsamudu.

La fille du couple royal, Mwana Wetru, née dans le palais de Guerezani, épousa Alawi 1er Al Shirazi, alors ministre du royaume sous le règne d’Abdallah 1er. Originaires de Domoni, ils appartenaient cependant à des dynasties distinctes : Mwana Wetru, par son père, à la dynastie Al Masela, et Alawi 1er à la dynastie Al Shirazi. Leur union non seulement renforça les liens entre ces deux grandes familles royales, mais aussi symbolisa une époque de consolidation et de prospérité. Le palais de Guerezani devint leur résidence, vibrant des rires et des pas de leurs nombreux descendants royaux. Parmi eux, Bweni Amina binti Alawi 1er, qui devint la première épouse du Sultan Ahmad M’Ku de Ngazidja, ainsi que le Sultan Abdallah II et le Sultan Salim II, né Saïd Hasan. La noble lignée se perpétua avec Saïd Hamza, Saïd Hussein, Saïd Abubakr, Saïd Anli, et d’autres, consolidant ainsi l’héritage dynastique de ces illustres familles.

Résidence de Mwana Alawiya

À droite de la photo, à peine visible, se dresse la résidence d’Abdallah 1er et de sa première épouse, Mwana Alawiya binti Oizir Amir Abdallah, mère de Saïd Hasan. Ce dernier, ayant épousé une femme de Domoni, devint le père de Saïd Omar Al Masela, qui naquit également à Domoni.

Les deux épouses, vivant côte à côte, étaient séparées par une rue et partageaient le même portail, le bunarth donnant accès à Mroni, une place publique et le marché de produits agricoles vivriers.

Rivalités et Changement Dynastique

Les tensions entre les épouses furent exacerbées par l’absence prolongée d’Abdallah 1er, qui séjourna en Inde pendant une période d’environ trois mois. En son absence, Bweni Amina, en qualité de régente, amplifia les rivalités au sein de la cour, conduisant l’assemblée (Madjilis) à élire Alawi 1er, alors ministre et gendre d’Abdallah 1er, comme nouveau sultan. Ainsi, le pouvoir se déplaça de la dynastie Al Masela à la dynastie Al Shirazi, marquant un tournant décisif dans l’histoire politique d’Anjouan.

Cette transition de pouvoir, facilitée par l’alliance matrimoniale et l’intronisation d’Alawi 1er, visait à instaurer la paix. Toutefois, la stabilité de cette nouvelle ère fut compromise lorsque Alawi 1er, gravement blessé dans une lutte héroïque contre un incendie d’une ampleur sans précédent auquel il participa personnellement, dut abdiquer en faveur de son fils aîné, Abdallah II.

L’ascension de la dynastie Al Maduwa commença avec Salim II ibn Sultan Alawi 1er Al Shirazi, qui monta sur le trône après la mort tragique de son frère aîné Abdallah II, assassiné à Fomboni, Mohéli, par le Malgache Ramanametaka. Salim II accéda au pouvoir après avoir écarté son neveu, Alawi ibn Abdallah II, aussi connu sous le nom d’Alawi Mtiti, à la suite d’une décision de l’assemblée.

Époque Coloniale et Héritage Effacé

Lorsque la France colonisa Anjouan, Saïd Omar Saïd Hasan Al Masela joua un rôle déterminant dans cette entreprise coloniale, facilitant ainsi la domination étrangère. Son fils, Mohamed Sidi Saïd Omar Al Masela, et lui-même furent tour à tour désignés sultans par les autorités coloniales. Toutefois, ces figures n’étaient que des instruments dociles, des pantins dépourvus de pouvoir légitime selon la constitution et les traditions d’Anjouan. En tant que serviteurs de la France coloniale, possiblement animés par un sentiment de revanche ou de représailles, ils acceptèrent de céder le palais et la cour de la mosquée de Guerezani aux colons français. Le palais fut alors démoli pour faire place à un comptoir colonial, la Société Bambao. Cette destruction, imposée par les autorités coloniales et exécutée par Mohamed Sidi Saïd Omar, natif de Mayotte et issu par sa mère d’une lignée non traditionnelle, visait à effacer à jamais ce lieu emblématique du royaume d’Anjouan.

La cour de la mosquée de Guerezani porte en elle un lourd fardeau historique. C’est en ce lieu emblématique qu’eut lieu la tragédie du prince Djumbe Salim, fils du Sultan Ahmad ibn Soilih Al-Cheick Abubakr ibn Salim de Domoni. Ce meurtre, orchestré par Madi, le serviteur d’Abdallah 1er, alors Premier Ministre du sultan Ahmad et gouverneur de Mutsamudu, a laissé une empreinte indélébile dans l’histoire d’Anjouan.

Djumbe Salim, dont la réputation de séducteur immodéré était largement connue, était aussi un prétendant au trône. Sa quête du pouvoir l’opposait à d’autres aspirants et aristocrates influents, exacerbant ainsi les tensions politiques. Cette rivalité, conjuguée à ses mœurs controversées, a créé un environnement fertile pour les intrigues et les manipulations.

Le prince fut tragiquement éliminé lors d’un rendez-vous galant où il avait été habilement piégé dans la cour de la mosquée de Guerezani. Ce meurtre, motivé par des raisons multiples, allait bien au-delà de sa réputation personnelle : il visait également à écarter un concurrent dans la lutte complexe pour le pouvoir. Cet événement donna naissance à l’expression anjouanaise « Madi afungwa Guerezani », signifiant que Madi, le servile, est enfermé dans le sous-sol du palais Guerezani après avoir exécuté sa mission.

Ce tragique assassinat est devenu le symbole d’une époque marquée par des jeux de pouvoir et des rivalités dynastiques incessantes, même si les véritables intrigues se déroulaient souvent loin des regards, dans les coulisses de la politique.

Ainsi, la cour de la mosquée de Guerezani demeure un témoin silencieux des tensions et des luttes qui ont façonné l’histoire du royaume d’Anjouan.

Dans cette cour, les colons établirent au rez-de-chaussée un vaste entrepôt pour le comptoir colonial Bambao, tandis qu’à l’étage se trouvait la résidence du gérant du comptoir. Plus tard, dans les années 1980, sous le régime d’Ahmed Abdallah Abderemane, le bâtiment abrita la direction de la société de transports maritimes SOCOPOTRAM. Par la suite, le comptoir fut vendu à Saïd Omar Abdoulwahab, un riche commerçant originaire de Mutsamudu.

Aujourd’hui, la résidence de droite demeure la propriété des descendants de Mwana Alawiya, première épouse d’Abdallah 1er Al Masela, préservant ainsi une part précieuse de l’héritage familial dans la mémoire collective.

En dépit de la destruction du palais de Guerezani et de la présence d’un édifice colonial dans l’ancienne cour, l’héritage de ces lieux emblématiques reste intact dans le tissu historique d’Anjouan, préservant l’essence de ce passé glorieux

 

Archive : (ci-dessous)

La même photo issue du livre : LE SULTANAT D’ANJOUAN (Les COMORES) par JULES REPIQUET publié en 1901.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

error: Contenu protégé !